Quitter l’impasse mortifère en retrouvant notre pulsion de vie
Comment éviter la guerre qui vient ? En s’y préparant disent les politiques et les militaires ! Mais qui a envie d’envoyer ses enfants à l’abattoir ? Comment ne plus détruire la nature sans laquelle toute culture meure ? Par la croissance numérique affirment les patrons de la Sillicon Valley ! Mais qui croient encore ceux qui répandent des mensonges aussi vite que la lumière ?
Freud[1] suggère une autre piste : retrouver individuellement et collectivement notre pulsion de vie. Réapprendre à se sentir vivant, debout, la tête haute, les sens en éveil. Être soi, être libre. Tout ceci est-il totalement impossible dans notre société anxiogène ? Pas si sûr !
Vivre ce n’est jamais se résigner. Le philosophe (Albert Camus) a raison, même si trop souvent vivre, c’est juste survivre. Survivre au climat qui se détraque, au passé manipulé, au présent foutraque, à l’avenir pollué. Vouloir survivre c’est déjà résister à la tentation du pire, de voter pour ceux qui ne croient pas à l’égalité démocratique ou de consommer tout, tout de suite, puisque de toute façon le futur ne sera pas. S’efforcer de survivre c’est résister à la tentation d’aller voir ailleurs si l’humanité n’y est pas.
Mais résister, ce n’est pas que survivre. Résister, veut dire, à l’origine, « Ne pas céder sous l’effet d’une force ». Comment résister à cette pulsion de mort qui nous conduit – tous – dans le mur ? Certains, très rares, choisissent de s’exclure du monde, de vivre retirés dans des communautés autogérées, écologiques, libertaires. D’autres, plus nombreux, s’engagent dans un militantisme actif qui dénonce les méfaits du capitalisme tout en mettant en œuvre une autre manière de produire et de consommer. Ils inventent, dans la liberté et l’égalité, des systèmes d’échanges locaux, mettent en place des monnaies locales, construisent des logiciels libres, redécouvrent une agriculture biologique, achètent leurs produits dans des magasins de commerce équitable, etc. Ils ont l’énergie de vouloir changer le monde de manière démocratique.
Mais l’énergie se trouve aussi ailleurs : dans le fait que nous pouvons, nous glisser dans nos lits, pour y construire nos rêves. Les rêves d’un monde meilleur, plus juste, moins inégalitaire. Les rêves d’une vie où nous nous appartenons pleinement. Une vie où tous les possibles sont ouverts. Une vie ou la beauté triomphe enfin : « La plus belle heure de la vie, c’est l’heure de la sieste » (Grégoire Lacroix).
Une fois sortie de la sieste, allons chanter sous la pluie, danser sous l’orage puis retrouvons nous entre amis pour boire un coup et refaire un monde plus doux. Puis, ivres d’amitiés, de bon vin et de rêves fous, retournons chez nous et, dans un corps à cœur fiévreux, réinventons l’amour avec ceux et celles qui partagent nos vies.
Ouvrons-nous à la beauté du monde. Éteignons smartphones et tablettes et sentons l’herbe fraîche sous nos pieds nus, regardons émerveillés le ciel étoilé, chantons faux les tubes qui ont bercé notre jeunesse. La vie est là, en nous, il faut la réveiller.
Apprenons à déconnecter. Souvent le bruit du monde nous empêche d’entendre le murmure de la vie. À trop écouter les morts, les guerres, les tempêtes, les victoires de la musique et les défaites de la pensée, nous devenons sourd à l’autre qui est en nous. Du coup, le même qui est en l’autre, dans l’étranger, nous échappe. Il devient étrange, mystérieux, dangereux. Ainsi la fureur du monde nourrit peu à peu la peur de l’autre. Prenons le petit déjeuner sans radio. Accordons-nous cinq minutes sans parole ni musique. Apprenons à écouter le silence et nous serons à nouveau connectés à notre humanité. « C’est dans le silence qu’on se retrouve soi-même, qu’on retrouve la vérité sur soi-même et c’est par cette vérité-là que l’on accède aux autres » (Georges Bernanos).
Le pire n’est jamais sûr. Il ne s’agit pas de craindre la colère des dieux ou d’attendre la femme providentielle. Il s’agit juste de redécouvrir la fragile lumière de la vie quand le noir de la mort nous aveugle. Se débrancher des horreurs du monde, pour se connecter au bonheur de vivre. Certes ce n’est pas facile car, comme le remarque l’écrivain Gilles Archambault, « on prend goût à son désespoir. C’est plus facile que de lutter ! ». Pourtant, lutter pour se réapproprier son corps et son temps, penser par soi-même, s’efforcer de devenir son propre maître, retrouver des rêves et envisager des chemins pour les atteindre, méritent des efforts non ?
Retrouver notre pulsion de vie, ne changera pas tout, mais permettra de résister. Or résister c’est déjà créer et créer c’est commencer à dessiner un autre chemin, un autre destin.
[1]Dans sa correspondance, avant la Seconde Guerre mondiale, avec Einstein que la revue Hermès a eu la bonne idée de republier dans son dernier numéro, « Le Temps des incommunications », qui vient de paraître chez CNRS Éditions
Frédérique Vianlatte, « Quitter l’impasse mortifère en retrouvant notre pulsion de vie », texte publié sur le blog de la revue Hermès(22/12/2025).
https://hermes.hypotheses.org/11464
L’EFFORT DE NE RIEN FAIRE
Comment résister ? En ne faisant rien. « Les paresseux ont au moins une qualité, ils ont le courage de ne rien faire », disait Sim, humoriste français qui eut son heure de gloire à la fin des années quatre-vingt-dix. Du courage pour ne rien faire ? Oui, quand tout est fait pour que l’on scroll, like, commente, republie, partage, etc., les mêmes fadaises invérifiables, il faut du courage pour regarder ailleurs, lire un livre sur un sujet que l’on ne connaît pas, parler avec un inconnu dans le train… Il est si facile de rester dans sa bulle de filtre, qu’il faut du courage pour se confronter au monde de l’autre.
Du courage, mais aussi du goût pour l’effort. Il est plus simple de se laisser guider par le GPS que de déchiffrer une carte routière, de taper sa requête sur un moteur de recherche que de chercher dans ses souvenirs, ou même de demander à l’IA de résumer un livre que l’on n’a pas lu. Nous préférons laisser nos données privées devenir des marchandises que de faire l’effort intellectuel de chercher par nous-mêmes. Du coup, nous ne trouvons plus rien. Rien que nos vies vides de sens. C’est ce vide que nous creusons en cherchant à le fuir dans nos écrans.
Donc, ne pas cliquer sur un titre que l’on sait trop accrocheur pour être tout à fait vrai, ne pas accepter tous les cookies, ne pas noter cet employé surexploité, ne pas envoyer de courriel au collègue de l’étage inférieur… demandent des efforts importants. Éteindre le téléphone en réunion, au restaurant ou lors d’une soirée entre amis, devient un effort écrasant que l’on n’ose plus exiger ni de soi ni des autres. Enfin, ne pas garder son téléphone éteint toute une journée semble un effort surhumain.
Pourtant, nul besoin d’être Superman ou Wonder Woman pour résister à cette servitude numérique. Il suffit de fournir un effort, un tout petit effort, celui de ne rien faire. Se poser, tout déconnecter, fermer les yeux, faire la sieste si possible, laisser sinon ses pensées vagabonder. Traîner, agir lentement, prendre son temps, ne plus craindre l’ennui mais l’accepter comme un ami qui nous pousse à regarder le monde autrement ; un ami qui nous aide à nous libérer.
Faire l’effort de ne rien faire, c’est s’efforcer d’être libre. Oui, il devient de plus en plus dur de se soustraire à la connexion numérique, c’est justement pour cela qu’il ne faut pas renoncer à l’effort. Et tant pis si nous échouons, tant pis si nous ne parvenons pas aussi souvent que nous le souhaitons à échapper à cet outil qui, sous prétexte de nous faciliter la vie, nous en en ôte toute la saveur. Comme pour le fumeur qui ne parvient toujours pas à arrêter, chaque tentative est quand même une victoire sur soi, une mise à distance de son addiction, un pas de plus vers le goût de la vie, le goût de l’autre. Comme le rappelait celui qui a aidé son peuple à retrouver la liberté : « C ‘est dans l’effort que l’on trouve la satisfaction et non dans la réussite. Un plein effort est une pleine victoire. » (Gandhi).
Frédérique Vianlatte, « L’effort de ne rien faire », blog de la revue Hermès, mis en ligne (17/02/2025)
https://hermes.hypotheses.org/10220
LA DROGUE LA PLUS RÉPANDUE AU MONDE EST EN VENTE LIBRE POUR NOËL
Drogué. Je suis, vous êtes, nous sommes tous drogués. Méchamment drogués, aliénés jusqu’à la moelle, addicts à ne plus pouvoir vivre sans notre doux poison quotidien. Dès le réveil, il nous faut notre dose, dans le train, le taxi ou même en vélo nous prenons un nouveau shoot. Au bureau, au resto, sur le trajet du retour encore quelques prises extatiques. Le soir avant ou après le film et même, souvent, pendant, nous reprenons notre came de manière compulsive. Tous les jours de la semaine, le week-end et en vacances nous nous adonnons à cette dépendance. Pire, comme nous aimons ça, nous encourageons nos enfants, dès leur plus jeune âge, à prendre eux aussi, de cette dope fascinante. Cette addiction n’est pas le signe de la décadence d’un Occident trop longtemps arrogant, non, elle est mondiale, universelle. Elle touche tous les continents et contamine autant les pays froids que les pays chauds, les pays riches que les pays pauvres, les grandes nations comme les petits États. Tout le monde, partout, devient peu à peu accroc à cette drogue surpuissante en vente libre : le smartphone.
Le smartphone est, en effet, une véritable addiction. Ce dernier terme est difficile à définir, mais le processus qu’il désigne est heureusement très simple à détecter : si, tous les matins, j’ai besoin d’un petit joint pour bien démarrer la journée : je suis addict. Si, tous les soirs, pour trouver le sommeil, j’ai besoin d’un grand verre de whisky, je suis addict. En d’autres termes, dès que je ne peux plus me passer d’utiliser quelque chose tous les jours, dès que je me sens mal, désorienté, perdu sans cette chose, je suis addict. Or, qui peut aujourd’hui se passer facilement de son smartphone ? Oui, hélas, le test est clair : la grande majorité d’entre nous est aujourd’hui accro.
Est-ce grave docteur ? Oui car, comme tous les psychotropes, cette drogue a des effets néfastes. Un, elle contribue à la crise écologique. Chacun des cinq milliards de smartphones a généré, lors de sa construction, en moyenne, 85 kg de CO2. Au total cela représente 2,5 % des gaz à effet de serre. Deux, elle cause des troubles avérés de l’attention chez les tout petits, c’est pourquoi l’organisation mondiale de la santé (OMS) recommande d’interdire les écrans avant trois ans. Trois, elle nous coupe de l’interaction avec les autres, chacun tête baissé ignore le monde qui l’entoure, ce qui conduit à la généralisation de ce que Dominique Wolton nomme des « solitudes interactives ». Quatre, elle nous conduit à troquer nos data personnelles contre une dose de divertissement toujours plus centrée sur nos goûts car, justement, basée sur nos données intimes. Nous devenons ainsi peu à peu prisonnier de notre propre reflet, esclave d’une machine qui nous enchaîne à elle par le plaisir qu’elle nous procure grâce au viol de notre vie privée. Enfin, elle favorise la circulation de fausses informations qui se diffusent beaucoup plus vites que les vraies, ce qui sape le fondement même de la démocratie.
Vous me direz que cette drogue, contrairement à d’autres saloperies, ne tue pas. Même si elle provoque (trop) souvent des accidents, elle ne menace pas directement notre survie. C’est vrai, le smartphone ne menace pas la vie de l’individu, mais il détruit tout ce qui en fait la saveur : notre liberté. Être libre ou être connecté, il faut, désormais choisir.
Frédérique Vianlatte, « La drogue la plus répandue au monde est en vente libre à noël », texte publié sur le blog de la revue Hermès(12/02/2024)
https://hermes.hypotheses.org/8808
Refusons de nous noter les uns les autres
Nous passons notre vie à nous noter les uns les autres. Nous notons l’appartement loué le week-end sur des plateformes, nous likons (ou pas) les messages de nos amis sur les réseaux sociaux, nous donnons notre avis sur la propreté des toilettes dans les stations-services, nous donnons une note à l’accueil client de notre magasin de fringues ou de voitures, etc.
Quand, par hasard, nous oublions de le faire, nous recevons des courriels nous demandant d’évaluer notre accueil à la poste, de noter la qualité du produit acheté, de donner notre avis sur la qualité de la réponse téléphonique du service clientèle contacté la veille. Nous étions soumis aux notes des profs, nous sommes désormais soumis aux notations de tout un chacun !
Ce n’est pas une bonne nouvelle. Loin d’être une démocratisation du pouvoir (celui de noter), il s’agit en réalité d’une soumission généralisée à la dictature du nombre.
En effet, étymologiquement, le mot notation vient du latin notatio, « action de marquer d’un signe » nous dit le Trésor de la Langue Française. Il ne s’agit donc pas d’évaluer pour émanciper, mais d’imposer sa marque à l’individu, de le soumettre un peu plus à la servitude numérique. Nous rentrons doucement dans une société de surveillance où, à l’image d’un épisode de la série Black Mirror, la vie sociale d’une personne (le respect qu’on lui porte, les emplois qu’elle peut exercer, les lieux qu’elle peut fréquenter) est liée à la note que les autres lui attribuent.
L’enfer sera pavé de mauvaises notations ! Pure science-fiction ? Hélas non, c’est déjà une réalité ! À Roncheng (Chine) par exemple, en fonction de leur comportement civique (déblayer son trottoir, ramasser les crottes de chiens, etc.) les habitants reçoivent des bons et des mauvais points, système d’autant plus contraignant que les notes de chacun sont rendues publiques. Aux États-Unis, les salariés d’Amazon se notent entre eux, tandis qu’en France le salaire de certains commerciaux et les primes de nombreux employés de service dépendent des notes données par les clients.
Dans tous les cas, ce développement généralisé de notes individualisées augmente le contrôle qui s’exerce sur la personne, défait les solidarités collectives et affaiblit la résistance individuelle : comment lutter contre des données objectives ?
Le problème est que les notes, tous les enseignants le savent, ne sont que rarement des données objectives. Le contexte, la connaissance de l’individu, l’expérience de l’évaluateur rentrent en ligne de compte dans toute notation humaine. De plus, dans les notations de services à la personne ce sont souvent les plus mécontents qui prennent le temps d’évaluer. La note de satisfaction est ainsi une prime aux mécontents. De même, on sait que certains notent beaucoup alors que d’autres donnent très peu de notes. C’est donc l’avis d’une minorité qui passe ainsi pour l’opinion majoritaire.
Dans la même lignée, le biais de conformité (la volonté de ne pas se démarquer) fait que l’on donne plus facilement la même note que les autres que sa propre évaluation. Surtout, les manipulations se multiplient à l’infini : création de faux comptes, suppression de commentaires, rétribution financière d’avis favorables, etc. Les notes ne sont donc pas un outil fiable d’évaluation. Par contre, elles restent un outil redoutablement efficace de contrôle social. N’oublions pas que c’est Napoléon Ier, grand démocrate s’il en est, qui a initié la notation des personnes (en l’occurrence des enseignants par les inspecteurs).
La notation de chacun par tous est le contraire de l’émancipation. Cette dernière est définie par Kant comme la capacité à sortir de la minorité. Or, la notation est un moyen de nous y enfermer. La note donnée par autrui ne nous apprend pas à user de notre entendement sans la direction des autres. Tout au contraire, elle nous soumet au jugement d’autrui. La note est une sanction, pas une invitation à l’esprit critique.
La note socialisée augmente la conformité sociale et réduit l’autonomie qui est le fondement de la démocratie. C’est, en effet, l’auto-nomos, la capacité à faire et à défaire les lois qui nous gouvernent qui fonde la démocratie. En notant les autres nous nous soumettons à la notation d’autrui, en nous soumettant à la notation d’autrui nous détruisons l’autonomie. Ainsi refuser la notation généralisée, c’est défendre l’émancipation.
Accepter de noter l’autre, c’est affaiblir la démocratie.
Frédérique Vianlatte, « Refusons de nous noter les uns les autres », texte publié sur le blog de la revue Hermès(30/06/2022)
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PRENDRE LE TEMPS, C’EST DÉJÀ CHANGER DE CAP
Vis comme si tu devais mourir demain.
Apprends comme si tu devais vivre toujours.
Gandhi
Comment changer de cap ? Peut-être en apprenant, à nouveau, l’art de prendre son temps. L’art de rêver à un autre monde où le temps n’est plus de l’argent, mais la durée qui nous permet de goûter la splendeur de la vie. Il ne s’agit pas de fuir la réalité, mais bien de résister. Il y a en effet, de multiples manières de résister à cette force capitaliste qui nous conduit – tous – dans le mur. Certains, très rares, choisissent de s’exclure du monde, de vivre retirés dans des communautés autogérées, écologiques, libertaires. D’autres, plus nombreux, s’engagent dans un militantisme actif qui dénonce les méfaits du capitalisme tout en mettant en œuvre une autre manière de produire et de consommer. Ils inventent des systèmes d’échanges locaux, mettent en place des monnaies locales, construisent des logiciels libres, redécouvrent une agriculture biologique, achètent leurs produits dans des magasins de commerce équitable, etc. Ils ont l’énergie de vouloir changer le monde. Mais tout le monde n’a pas tout le temps cette énergie. Heureusement, l’énergie se trouve aussi ailleurs, dans des gestes simples, se poser pour respirer, refaire le monde avec nos amis, inventer des futurs dans nos rêveries. Passer des heures à discuter du monde de demain, se laisser aller à imaginer un autre avenir, ce n’est pas perdre son temps. C’est prendre son temps. Or, le temps n’est ni notre ennemi, ni une contrainte à rentabiliser, le temps est ce qui nous relie, ce qui nourrit la pensée critique. Pour changer de cap, prenons le temps de prendre notre temps.
Prendre son temps c’est, par exemple, retrouver les plaisirs de la sieste. « La sieste est une courtoisie que nous faisons à notre corps exténué par le rythme brutal de la ville » (Dany Laferrière. La sieste permet de lutter contre l’insomnie et prévient les maladies cardio-vasculaires. Mais la sieste est, d’abord et avant tout, un art. Celui de vivre. Il ne s’agit pas de dormir plus le jour pour dormir moins la nuit. Non, il s’agit de se retirer de la folie du monde pour retrouver sa sagesse enfantine. Faire la sieste, c’est suspendre le temps. Refuser, un moment, de courir après sa vie pour la gagner, rejoindre en pensée les instants bénis de l’enfance où le mot travail n’existe pas. Seul le mot « bien être » compte quand on fait la sieste. Qu’elle dure moins de cinq minutes ou plus de deux heures, qu’elle soit solitaire ou collective, coquine ou ascétique, la sieste est le refus, conscient et assumé, de la surpuissance humaine. Faire la sieste, c’est refuser d’être une machine en mode veille, toujours prête à l’emploi, jamais totalement arrêtée. Prendre le temps de se reposer, c’est assumer sa fatigue, donner à notre corps et à notre esprit le droit inaliénable de se sentir faible, inadapté à ce capitalisme sauvage qui nous transforme en force de travail corvéable vingt-quatre heures sur vingt-quatre, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Faire la sieste, c’est résister. Résister au temps mondial et uniforme du capitalisme affirme Thierry Paquot1.
Dans cette perspective, faire la sieste ne marque pas seulement la volonté de renouer avec sa liberté intérieure, c’est également l’affirmation collective d’une insoumission à l’ordre marchand. Ce temps global et uniforme nécessaire à la circulation des marchandises et des capitaux qui nous impose de mettre le réveil le matin peut soudainement être remis en cause, par une simple pause. Si chacun prenait, au moment qu’il lui semble le plus opportun, le temps nécessaire à sa sieste, c’est l’ensemble de l’organisation du temps social qui s’en trouverait ébranlée. Changer le monde en dormant tel est l’art – révolutionnaire et pacifique – de la sieste !
Mais prendre son temps, cela peut être aussi, parfois, se donner le droit d’arriver en retard. Le retard nous libère de la prison de l’instant. Il nous ouvre ainsi les portes de la conscience du temps : « L’instantanéité ne supprime pas le temps, elle le nie » (Dominique Wolton). De même le retard libère l’imagination de celui qui attend. Il est en retard, pourquoi ? Que peut-il bien faire ? Que pourrais-je bien faire d’autre de ce temps qui, pour moi, se libère soudain ? Le retard, disait Marcel Duchamp, nous ouvre à l’art. L’œuvre d’art n’existe que dans l’œil de celui qui la perçoit. Elle est une démarche, une critique rationnelle de la société marchande et non un geste inspiré d’un génie sous acide. Ne pas succomber à la course effrénée contre la montre qu’est la vie moderne. Prendre le temps de créer, prendre le temps de comprendre la création, c’est se mettre en retard : se placer hors du temps de l’inspiration (pour le créateur), hors du temps de l’émotion pure (pour le spectateur), afin de se poser tranquillement dans le temps, ouvert et incertain, de la réflexion. Le retard crée de l’imprévu. Il dévoile la fragilité de l’ordre établi. Il laisse entrapercevoir d’autres agencements possibles, d’autres mondes à explorer. Mais pour faire surgir de l’imprévu, il ne doit pas être systématique, courant, normal, prévisible. Non, il ne s’agit pas d’arriver toujours en retard, mais parfois, souvent, en tout cas, de manière inattendue. Le retard aléatoire est la politesse des insoumis.
Prendre son temps, cela peut être, également, oser marcher sans but, sans crainte, sans avoir peur de se perdre. Se perdre? Rien n’est moins grave ! Se perdre, c’est non seulement renoncer au succès obligatoire auquel nous condamne sans relâche le capitalisme, mais c’est, aussi et surtout, s’oublier un peu. Sortir de soi pour explorer d’autres identités encore inconnues, d’autres facettes de soi. « La vie n’est qu’une ombre qui marche », affirme Shakespeare. Pourtant, en marchant, on peut perdre de vue, un moment, cette ombre et, ainsi, se dorer entièrement au soleil des autres vies possibles… Marcher et se perdre dans la campagne, c’est retrouver, un temps, cette peur ancestrale qui nous a fait vouloir, à toute force, domestiquer la nature. Nous n’avons plus peur d’elle, mais nous avons peur des autres hommes. Nous l’avons balisée, emprisonnée dans des sentiers de randonnée, mais nous n’osons plus nous aventurer sur les sentiers sauvages de la rencontre de l’autre. Se perdre, c’est aussi éprouver tout ce que l’on a perdu en pensant gagner. Marcher et se perdre dans la ville, c’est bien aussi. Seul, c’est s’obliger à la rencontre de l’autre. Demander son chemin, ce n’est pas rentrer dans le droit sentier des habitudes, c’est au contraire rompre avec la routine et prendre le risque, minime, de se perdre davantage. Après tout si une personne s’est amusée en nous indiquant la mauvaise direction, où est le mal ? Prendre le temps de marcher, c’est se donner le temps de s’aventurer dans des lieux inconnus, mais aussi d’explorer des territoires de pensée aventureux. « Il faut savoir se perdre pour un temps si l’on veut apprendre quelque chose des êtres que nous ne sommes pas nous-mêmes », dit Nietzsche. Or, sommes-nous encore des citoyens ? Non pas des entités sondées convoquées régulièrement pour glisser un bulletin imparfait dans une urne transparente, mais des acteurs, pleins et entiers, de notre cité ? Et si marcher et se perdre dans la cité, c’était retrouver sa citoyenneté ?
Prendre son temps, c’est encore, se laisser surprendre par la beau té du monde. Le capitalisme est une société putride, mais partout la beauté du monde est là, prête à sourire à celui qui sait la regarder. « Le monde de la beauté n’est pas un monde que l’on apprend. On le découvre, on le crée, à partir de soi-même » révèle l’écrivain Jean Guehenno. Le capitalisme scie systématiquement la branche sur laquelle il est assis : la nature. Mais une société dominée par le capitalisme n’est pas une société entièrement capitaliste. Le monde recèle encore des beautés qu’il faut se donner le temps de découvrir. La routine nous aveugle, les habitudes nous rendent sourds, la coutume tue la saveur. Laissons-nous surprendre par nos sens. La saveur d’un chocolat chaud le matin, un parfum inconnu dans un train, un nuage étrange le soir embrassant délicatement la lune, un rire d’enfant dans un couloir d’hôpital, une goutte de pluie glissant sur une feuille, un écureuil bondissant dans un parc, des amoureux qui s’embrassent fougueusement au point d’en oublier l’autobus qui déjà s’éloigne… Tous ces petits riens peuvent former un grand tout : la béquille sensuelle de nos vies insensées et bancales. Il ne s’agit pas d’auto hypnose. Il ne s’agit pas de se mentir sur la cruauté de notre société. Il s’agit juste de rester en vie, de rester homme parmi les hommes quand tout nous pousse à devenir machine sans avenir parmi les objets obsolètes.
La liste n’est pas exhaustive, il y a des centaines de manières de prendre son temps, pour des milliers de bonnes raisons. Changer de cap est nécessaire. Cela demande force et courage. Nous en manquons, tous, hélas, parfois. Mais nous avons tous, toujours des sens en éveil. Vivre, c’est refuser de voir ses sens insensibilisés par la sauvagerie du capitalisme. Vivre c’est voir, entendre, goûter, sentir, toucher avec le cœur. « Lorsque tu atteindras le cœur de la vie, tu trouveras la beauté en toutes choses, même dans les yeux insensibles à la beauté » (Kahlil Gibran).
1 Dans son merveilleux petit bouquin « L’Art de la sieste », Paris, Zulma, 1998
– Frédérique Vianlatte, « Prendre le temps c’est déjà changer de cap », texte publié à la rubrique « Utopie » de l’encyclopédie du changement de cap (https://eccap.fr), Janvier 2021.
ÉCOUTONS CE QUI NE FAIT PAS DE BRUIT
« Tout le monde veut que tout le monde l’aime, mais personne, personne n’aime tout le monde » chante Luc De Larochellière. De même, tout le monde veut s’exprimer mais personne n’écoute tout le monde. C’est, au fond, une bonne définition de ce que l’on nomme l’Internet. Il n’y a pas de communication numérique, mais des expressions numérisées diffusées par des outils connectés. La communication est construction de sens, la connexion contagion de données.
Pour éviter de participer à la cacophonie généralisée, il faut donc apprendre à écouter. Non pas écouter l’expression du mal-être de chacun ou les contre-vérités qui circulent à longueur de journée sur les réseaux sociaux numériques. Non pas, bien sûr, écouter la voix de nos maîtres, l’idéologie des puissants relayée par les soi-disant experts médiatiques. Mais écouter, enfin, ce qui ne fait pas de bruit et pourtant nous fait tant de bien.

Commençons par nous écouter. Écoutons ce corps qui ne dort pas assez, que nous n’entretenons plus ou au contraire que nous vouons à la performance. Écoutons-le juste respirer. Chut ! Un peu de silence… Allongeons-nous sur le dos, les bras le long du corps et laissons notre ventre se gonfler à l’inspiration et se vider à l’expiration. Oui, c’est bien… Concentrons-nous sur nous-mêmes et nous percevrons alors la vie d’un organe dénigré, d’un organe qui ne calcule pas et qui constitue pourtant notre commune humanité : le cœur.
Si les battements du cœur nous rappellent à nous-mêmes, alors d’un coup nous écouterons aussi notre conscience. Le cerveau ne se réduit pas à cette froide machine à calculer son propre intérêt, glorifiée par les économistes libéraux. Non, le cerveau est relié au cœur, car le cerveau est aussi conscience. Conscience que nous ne sommes rien sans l’autre qui n’est pas grand-chose sans nous. Conscience que nous pouvons faire mieux. Conscience que si nous n’avons pas pu changer le monde, nous pouvons peut-être changer quelque chose dans nos vies.
Mais à trop s’écouter, on finit par se rendre sourd. Sortons. Prenons l’air. Partons écouter la nature. Au lieu d’écouter « pousser les fleurs au milieu du bruit des moteurs », comme le chante si joliment l’ami Francis (Cabrel), allons en pleine forêt écouter le chant des oiseaux, le claquement du vent dans les arbres, le bruissement des feuilles sous nos pieds. Allons au bord de l’océan et laissons-nous bercer par le grondement sauvage et doux des vagues qui viennent lécher le sable. Partons en pleine montagne et, au milieu de nulle part, écoutons. Écoutons profondément ce silence absolu, ce calme, cette sérénité. Écouter le silence, c’est entendre la paix.
– Frédérique Vianlatte, « Écoutons ce qui ne fait pas de bruit », texte publié sur le blog de la revue Hermès(9/06/2020)