CÉLÉBRONS LA DÉFAITE
Les peuples apprennent plus d’une défaite
que les rois de la victoire
(Alessandro Manzoni)
Buvons, nous avons perdu ! Deux cents ans que des gens formidables luttent contre le capitalisme. Deux cent ans qu’il perdure, s’étend, nous serre de plus en plus fort entre ses griffes. Contrairement à ce que croyait l’exilé barbu, le capitalisme ne meurt pas de ses contradictions : il s’en nourrit ; il ne s’affaiblit pas des critiques qu’on lui porte : il les récupère pour augmenter la productivité ; il ne s’inquiète pas des alternatives qui s’opposent à lui : il les transforme en nouvelles sources de profit. Faut-il pleurer ? Faut-il abandonner tout espoir et baisser définitivement la tête ? Non ! Célébrons la commune, le front populaire, mai 68 et mai 1981. Relevons la tête. Trinquons à la santé d’Olympe de Gouge, Pierre Joseph Proudhon, Rosa Luxembourg et Jean Jaurès. Soyons fiers. Fêtons nos combats perdus : ils sont plus nombreux que ceux gagnés et nous avons eu le courage de les mener. Célébrer la défaite, c’est affirmer que l’histoire ne doit pas être uniquement celle des vainqueurs. Nous sommes toujours le produit de nos luttes que nous les gagnions ou que nous les perdions. Les défaites sont l’histoire, elles sont notre histoire. Nous n’avons pas à en rougir. Au contraire, nous pouvons en être fier. Célébrer la défaite, c’est rappeler que le passé était pluriel, que le présent est toujours pluriel et que, tant qu’il y aura des gens pour lutter, le futur sera pluriel.
Célébrer la défaite, c’est aussi se souvenir que toute victoire n’est jamais définitive. Le capitalisme triomphe aujourd’hui, mais il mourra un jour, comme sont morts tous les grands empires : aztèque, inca, égyptien, assyrien, romain, germanique, etc. Célébrer les vaincus, c’est donc rappeler que toute victoire est éphémère. Le triomphateur du jour et le vaincu de demain ne sont souvent qu’une seule et même personne : le vainqueur de César à Gergovie, Vercingétorix, a fini assassiné dans un cachot de Rome, la libératrice d’Orléans a été brûlée vive à Rouen, le stratège d’Austerlitz a perdu à Waterloo, etc. Réciproquement les défaites d’hier peuvent ouvrir la voie aux victoires de demain, un barbu crucifié par Rome a donné naissance à une religion qui est devenue, plusieurs siècles plus tard, la religion officielle de l’empire romain. Giordano Bruno a été brûlé vif, mais plus personne ne conteste aujourd’hui que la terre tourne autour du soleil. Nelson Mandela a passé la majorité de sa vie en prison, mais a présidé le pays qui l’avait condamné. Il n’y a donc pas un chemin unique de l’histoire. Il n’y a pas une leçon de l’histoire, mais des leçons qu’en tirent les historiens. Célébrer la défaite d’hier, c’est peut-être fêter la victoire de demain.
RIMONS NOS VIES AVANT QU’ELLES NE RIMENT PLUS A RIEN.
L’art de faire des vers, dût-on s’en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes ;
Mais, roi je les reçois ; poète tu les donnes.
(Charles X écrivant à Ronsard)
Ce monde est fou. Nous produisons de quoi nourrir tous les terriens et pourtant certains meurent de faim tandis que d’autres crèvent d’obésité. Nous adorons des dieux qui nous disent aimez-vous les uns les autres et nous tuons les autres parce qu’ils n’aiment pas le même dieu que nous ! Nous cherchons le royaume de l’amour et découvrons l’empire de l’argent. Nous rêvons d’être libres comme l’air mais nous sommes esclaves d’une consommation qui nous empêche de respirer. Nous regardons avec envie l’eau de la rivière, mais les pesticides nous interdisent de la boire. Nous avons le feu mais nous laissons nos frères mourir de froid. Nous nous cherchons mais nous ne parvenons même pas à trouver l’autre. Tout cela n’a aucun sens ! Justement ! Profitons de ce bordel pour créer notre propre sens. Transformons ces sens interdits en sens inédits, ces vies qui ne riment à rien en poèmes qui rythment tout. La poésie est partout puisque « La poésie n’existe, en réalité, que dans le cerveau de celui qui la voit » (Maupassant). Parlons en vers et pour tous. Ce qui compte n’est plus le sens – le monde n’en a aucun – mais les sens – tout le monde en a plusieurs. Que nos SMS, nos mails, nos cris et nos douleurs riment, se répondent deux à deux pour dévaler quatre à quatre les marches de l’inattendu. Qu’importe que nos rimes soient pourries puisque c’est pour rire. Nul besoin d’être un poète patenté pour être tenté par la poésie « Tous les individus sont des poètes à des degrés divers », rappelle justement Tristan Tzara. Faire rimer les mots entre eux, c’est jouer avec le langage et ne plus être le jouet d’une langue que l’on ne maîtrise jamais. Martyriser le langage, c’est échapper à sa condition de dominé linguistique, retrouver un peu de liberté, sentir, un temps, le dieu que nous sommes et que nous pensons, à tort, hors de nous. « Il n’y a pas de poète en moi, il n’y a qu’un petit morceau de Dieu qui pourrait se muer en création poétique » écrivait la jeune Etty Hillesum avant de mourir dans un camp. La mort est toujours au bout du chemin. Prenons en main ce chemin. Réchauffons-le de mots doux, de rimes folles, d’aurores boréales et d’épinards en lézard et, peinards, prenons enfin notre panard. Le monde n’est pas un poème, mais chacun peut faire du monde son poème.