RAPPONS NOS VIES

RAPPONS NOS VIES
Les mots sont, pour sûr, la drogue la plus puissante utilisée par l’humanité
(Rudyard Kipling)


Le rap, c’est l’art à la portée de tous. Partir des maux pour arriver aux mots. Garder le rythme sans perdre le souffle. C’est bon pour tous : petit blanc, gros black ou grand beur. Le rap est né noir et méprisé mais le rap, désormais, est la parole de tous les opprimés. Il est aussi le business de bêtes baguées qui cassent dukeuf ou matent les meufs en hurlant comme des boeufs. Mais laissons au capitalisme ce grand cirque glauque de cons qui croquent du crak. Nous sommes les perdants du paradis perdu. Nous chantons pour enchanter la vertu. Rappons nos vies qui dérapent. Rappons la mort qui nous happe. Rappons nos colères pour éviter de tuer nos frères. Rappons nos peurs pour éviter de tuer nos soeurs. Rappons pour exister. Rappons pour ne plus pleurer, seul, en silence sous ces cieux sales qui nous assaillent.Rappons pour dire : merde aux petits patrons, merde aux grands cons à cols blancs, merde aux pourris polis qui polluent nos vies. Rappons comme Brel, Bécaud ou Brassens pour dire oui à la vie,mort aux cons et vive l’anarchie ! Rappons pour retrouver cette énergie vitale qui nous fuit. Rappons pour fuir cette urgence qui nous oppresse sans cesse, nous presse aux fesses, nous tient en laisse. Changeons de tempo, freinons, accélérons le rythme de nos mots mais ne restons plus prisonnier du temps universel qui suce nos cervelles. Devenons ado, soyons rétro mais brisons le beat économique qui brise nos bittes. Usons de mots grossiers, usons de mots orduriers, ne nous laissons plus policer par la police politique des mots bien pensés par les biens pensants pour que les passants pressés ne pensent pas à ne plus presser le pas. Paradis des mots, paradoxe des sons, le rap est un assaut contre les cons, le rap est un essai pour l’esprit critique. Qu’on se le dise, le sens des sons n’est pas le sens interdit des pauvres sots que nous sommes ! Nous ne sommes rien, mais la somme de nos riens est tout. Nous avons la force de relever nos faces pour faire face au monde. Fasse que ce face-à-face s’accomplisse. Fasse que nous ne soyons plus complices de ce monde qui court vers le précipice. Rappons nos vies que la mort menace avant que la mort ne menace la vie du rap.
(Frédérique Vianlatte in Pour résister au capitalisme faisons la sieste, L’Harmattan, 2019)